La dernière conférence des poètes

Ah, l'absinthe ! Musset d'abord, Baudelaire ensuite et tous les prolétaires de l'intelligence vont faire de la petite fée verte la reine de Paris ; Le vin, le bitter, la prune, tous les breuvages qui permettent le dérèglement de l'esprit n'ont pas la force d'affolement des distillations d' Henri-Louis Pernod ou des frères Parrot. Avec ses soixante douze degrés, l'élixir précieux conquiert tout le milieu artistique. Dans tous les caboulots, on prépare la "muse des artistes" ; certains la boivent pure, d'autres l'agrémentent d'eau fraîche, de sauge, de menthe ou d'alcool. Partout on consomme de la "verte" et les discussions s'enflamment, l'inspiration se propage, la créativité éclate. Toulouse-Lautrec invente "le tremblement de terre", un panaché de cognac et d'absinthe qu'il sert à ses amis, et les ouvriers imitent les bohèmes, les voilà à leur tour conquis par la saveur anisée qui est moins coûteuse que le vin. Les bourgeois ne s'en laissent pas conter, ils l'adoptent, la dissimulent dans leurs cannes ou dans leurs gilets. le cérémonial de sa consommation les subjugue, le raffinement du service, verre de cristal, fontaine d'eau fraîche, pelle en argent, tout convient à la haute société. Les peintres la peignent, les poètes la chantent. Et Verlaine, imbibé, tempête et rit aux éclats !

(extrait de "La dernière conférence des poètes" P. Bechet L'atelier perché 2023

En robe grise et verte avec des ruches, /Un jour de juin que j’étais soucieux, /Elle apparût souriante à mes yeux /Qui l’admiraient sans redouter d’embûches ; /Elle alla, vint, revint, s’assit, parla, /Légère et grave, ironique, attendrie : /Et je sentais en mon âme assombrie, /Comme un joyeux reflet de tout cela ;  /La voix, étant de la musique fine, /Accompagnait délicieusement /L’esprit sans fiel de son babil charmant /Où la gaîté d’un cœur bon se devine. /Aussi soudain fus-je après le semblant /D’une révolte aussitôt étouffée, /Au plein pouvoir de la petite Fée /Que depuis lors je supplie en tremblant.

Paul Verlaine (la bonne chanson,1870)