Ah, l'absinthe ! Musset d'abord, Baudelaire ensuite et tous les prolétaires de l'intelligence vont faire de la petite fée verte la reine de Paris ; Le vin, le bitter, la prune, tous les breuvages qui permettent le dérèglement de l'esprit n'ont pas la force d'affolement des distillations d' Henri-Louis Pernod ou des frères Parrot. Avec ses soixante douze degrés, l'élixir précieux conquiert tout le milieu artistique. Dans tous les caboulots, on prépare la "muse des artistes" ; certains la boivent pure, d'autres l'agrémentent d'eau fraîche, de sauge, de menthe ou d'alcool. Partout on consomme de la "verte" et les discussions s'enflamment, l'inspiration se propage, la créativité éclate. Toulouse-Lautrec invente "le tremblement de terre", un panaché de cognac et d'absinthe qu'il sert à ses amis, et les ouvriers imitent les bohèmes, les voilà à leur tour conquis par la saveur anisée qui est moins coûteuse que le vin. Les bourgeois ne s'en laissent pas conter, ils l'adoptent, la dissimulent dans leurs cannes ou dans leurs gilets. le cérémonial de sa consommation les subjugue, le raffinement du service, verre de cristal, fontaine d'eau fraîche, pelle en argent, tout convient à la haute société. Les peintres la peignent, les poètes la chantent. Et Verlaine, imbibé, tempête et rit aux éclats !
(extrait de "La dernière conférence des poètes" P. Bechet, L'atelier perché 2023)